|
Mercredi, 6 février 2008
Rencontre avec le Dr Lotfi M'Raïhi, directeur de la Semaine de la Musique Instrumentale" Il faut miser sur une nouvelle génération de musiciens... "
L'Association des supporters à la création musicale organise depuis samedi dernier et jusqu'au 10 février, la troisième édition de la Semaine de la Musique Instrumentale , un festival qui a choisi de se spécialiser dans ce genre particulier et de se consacrer uniquement à l'interprétation musicale ; une manifestation haute en couleurs qui réunit dans sa programmation,des artistes d'horizons divers ; de Turquie, France, Irak, Azerbaïdjan et Bulgarie, outre des musiciens tunisiens célèbres par leur créativité et innovation. A cette occasion nous avons invité le Dr Lotfi M'Raïhi, protagoniste de ce festival et directeur de l'Association, à faire le tour de cette manifestation et à nous livrer ses impressions sur les réalisations de l'ASCM ainsi que sur notre paysage musical et culturel. *Le Temps : Le Festival de la musique instrumentale dont vous êtes le directeur, se déroule actuellement à la capitale. Pouvez-vous nous préciser la spécificité de cette manifestation ainsi que ses points forts. - Lotfi M'Raïhi : C'est la fête des musiciens et en l'occurrence, des instrumentistes et à leur tête, les créateurs de musique, qui retrouvent ici, le rang qui devrait leur échoir naturellement. Cette troisième édition connaît une extension de ses soirées qui passent désormais à huit avec des participations de plus en plus étoffées des artistes tunisiens et une présence étrangère brassant des courants, des écoles et des sensibilités musicales les plus diverses. * Ce festival est dédié à la musique instrumentale alors qu'un autre festival s'intéresse uniquement à la voix humaine ; pourquoi cette répartition entre deux domaines assez complémentaires ? -En effet, ce sont là deux champs d'exercice très complémentaires dans la musique arabe mais dont l'un a phagocyté l'autre, le reléguant depuis toujours à un rôle de simple accompagnant au service de la parole et du chant. L'heure n'est-elle pas venue de libérer la musique du carcan de la parole chantée. Nous militons dans ce sens, en encourageant les compositeurs et les créateurs à adhérer à notre démarche. Toutefois, nous ne saurons occulter l'importance du chant et de la voix en lui consacrant une manifestation dédiée à l'exercice vocal de haute maîtrise. * C'est depuis quelques années que l'Association des supporters à la création musicale existe et qu'elle est active sur la scène culturelle tunisienne. Quel est son apport pour la musique tunisienne et pour la culture en général ? -Notre association, en se démenant beaucoup, donne parfois l'impression d'une ancienne structure bien ancrée dans le paysage médiatique, or il s'agit en réalité d'une toute jeune association qui a fêté au mois de décembre sa troisième année. L'heure est-elle venue de parler de bilan, certainement. Toute action, aussi récente, soit-elle, est sujette à un perpétuel questionnement interne au sein de ses propres structures et externe sur la place publique. L'ASCM a œuvré depuis sa création sur le volet spectacle et le volet formation, elle peut se targuer aujourd'hui d'avoir conduit près d'une dizaine de festivals en trois années d'existence, d'avoir ouvert la scène nationale aux artistes tunisiens, d'avoir invité des formateurs étrangers de renom à animer ses workshops en l'occurrence des émules de la célèbre Julliard school. Tout ceci sans solliciter le moindre millime des deniers publics, ni compté sur aucun soutien officiel, consacrant ainsi l'ancrage de L'ASCM dans l'espace société civile par excellence. * Dans le cadre de cette semaine, votre association attribuera le prix de la création de l'année pour récompenser un artiste tunisien. Pouvez vous nous en parler davantage ? -Pour la seconde année consécutive, nous accordons des prix de la création musicale qui récompensent les compositeurs, interprètes, paroliers, festivals ou manifestations culturelles, critique musical et instrumentistes, qui se sont distingués au cours de l'année. L'année précédente nos choix ont été dictés par un large questionnaire qui malheureusement et à cause de différents biais qu'il ne nous a pas été possible de maîtriser, a abouti à des conclusions contestables et parfois erronées. Cette année, nous avons opté pour une commission composée d'observateurs de la scène musicale parmi les professionnels et les médias. J'espère que leurs choix seront plus adéquats. * En tant qu'acteur actif sur la scène musicale tunisienne, producteur et animateur d'émissions radiophoniques et membre du jury de la précédente session du Festival de la Musique , Quel regard portez-vous sur cet art et sur la culture? -La musique et la culture peuvent-ils s'inscrire à l'écart de ce que nous sommes de notre aptitude intellectuelle à gérer le questionnement et les impasses identitaires, à nous inscrire dans le temps en tant qu'acteur et non en tant qu'observateur aux yeux bandés ? N'était-il pas trop demandé à la musique et à la culture de fleurir dans le marasme et le culte de la médiocrité ? Notre musique est le reflet de ce que nous sommes et je n'y vois rien qui mérite de s'y attarder. Néanmoins, je me refuse à toute résignation à ce constat pessimiste et je me sens habité par un volontarisme qui me pousse à aller encore de l'avant et à miser sur une autre génération qui rendra notre passage plus beau et notre culture plus rayonnante. * Est-ce que vous croyez qu'il y a une crise de créativité et d'innovation dans ce domaine? -La crise de créativité ne saurait être universelle, et seuls souffrent de marasme, ceux qui ont une carence créative perceptible dans toutes les expressions de la vie humaine. Les déficits d'imagination et d'action, qui nous frappent, ne sauraient être inscrits au crédit d'une partie de la société sans l'autre ou d'une structure ou d'un organisme particulier, nous en sommes tous responsables à plus d'un titre. Toute la chaîne de la création est en panne. * Vos manifestations et festivals sont axés sur un genre musical à part, un genre qui revisite le patrimoine musical arabe, islamique et africain, un legs qui est malheureusement mal connu et délaissé. Pourquoi cet intérêt ? -Nos manifestations ont choisi la spécialisation, coupant, ainsi, avec le non sens des festivals fourre tout. Nous ne sommes pas pour autant au service d'un quelconque conservatisme ou d'une nostalgie. Notre action s'inscrit dans le devenir et notre conviction est que le paysage musical est en état de léthargie pour des raisons intrinsèques et extrinsèques et qu'il faut le secouer et lui offrir l'espace d'expression adéquat et les scènes nécessaires. Il faut croire en notre potentiel jeunesse et l'aider à s'accomplir et l'accompagner vers la maturité. Néanmoins, il est hors de question de vouloir s'ériger en gardien du temple d'une esthétique musicale au détriment d'une autre. Bien au contraire nous souhaitons que les créateurs se réconcilient avec leur espace et leur temps, en d'autre terme, s'inscrire dans une identité réelle et non dans une identité mythique. * Quelles sont les difficultés que vous rencontrez particulièrement en gérant une telle entreprise ? -Des difficultés, nous en rencontrons, certaines sont inéluctables, d'autres ne devraient pas exister et sont parfois kafkaïennes, ainsi va la vie. * Quels sont vos projets après la tenue de ce festival ? -Outre notre prochain festival du chant a capella et celui de la musique spirituelle nous préparons déjà un camp musical pour l'été avec nos partenaires américains de " Music for the poeple " et suédois de " Seweden ethno ". Propos recueillis par Senda HAFFANI |
||